Par un dimanche torride de juillet 1941, 80 camions de l'Armée rampaient dans le trafic de Memphis transportant 350 soldats du 110e Régiment du quartermaster. Les hommes venaient de terminer un mois épuisant de manœuvres à travers le centre du Tennessee. Les cravates étaient détachées, les cols ouverts, et l'ambiance était détendue. Puis ils ont dépassé le Memphis Country Club, où un groupe de femmes en short se promenait le long du trottoir.[1]

Ce qui s'est passé ensuite déclencherait une tempête parlementaire, vaudrait à un général décoré un surnom qu'il ne pourrait jamais se défaire, et pousserait l'Amérique à son premier véritable débat sur la façon dont une armée moderne doit traiter ses soldats citoyens.

Les troupes ont fait ce que les troupes font depuis Rome : elles ont sifflé, harcelé et crié « Yoo‑hoo ! » aux femmes. Un soldat a aperçu un golfeur au visage cuirassé se préparant au premier tee et a crié : « Hey mon pote, tu as besoin d’un caddie ? »[1]

Ce golfeur était le lieutenant‑général Benjamin Lear, commandant de toute la Deuxième Armée américaine.

Lear a franchi une clôture de trois pieds, a pris d’assaut le convoi et a infligé ce que le magazine TIME a décrit comme une réprimande qui «  crépitait de la colère du premier sergent ». Il a dit aux officiers que leurs hommes avaient déshonoré l'Armée, puis les a renvoyés avec une promesse : ils entendraient bientôt parler de lui.[1]

La punition est arrivée ce soir-là au Camp Robinson, Arkansas. Chaque homme du 110e a reçu l'ordre de faire demi‑tour et de parcourir 145 miles de retour à Memphis, immédiatement. Ils sont partis vers minuit, se sont arrêtés trois heures afin que les conducteurs épuisés ne s'écrasent pas, et à midi le jour suivant ils étaient installés sous des tentes à l'aéroport de Memphis, en attente.[1]

Puis vint la sentence : lors du voyage de retour, chaque soldat devait marcher 15 miles à pied, en équipes tournantes de cinq miles, tandis que leurs camions les dépassaient. C’était une unité de quartermaster, pas d’infanterie. Il s’agissait de conducteurs de camions, de commis, de dactylographes et de mécaniciens. Et il faisait 97 degrés, la journée la plus chaude depuis deux ans.[2]

Une douzaine d’hommes se sont effondrés à cause de la chaleur. Le seul soutien médical disponible venait d’un dentiste et d’un officier sanitaire qui étaient également punis. Quand les civils ne regardaient pas, les soldats ont tenté d’improviser une chanson de marche : « Général Lear, il a raté son putt, parley voo… »[1]

Le Congrès a éclaté. Le représentant du Texas Paul Kilday a envoyé un télégramme exigeant des explications. Everett Dirksen s’est demandé à haute voix si « les fonds publics devaient être dépensés pour que des vieux généraux grincheux et golfeurs créent une foule de soldats maussades ». Le sénateur du Missouri Bennett Champ Clark a qualifié Lear de « vieil bouc superannué qui devrait prendre sa retraite ». [1]

Cela devint, comme l’a écrit TIME, « la première fois que les citoyens américains eurent l’occasion de faire une chanson et une danse à partir de quoi que ce soit lié à la Seconde Guerre mondiale, et ils en ont tiré le meilleur parti ».[1]

Le commandant de la 35e division, sous laquelle la 110e était rattachée, était le général de division Ralph E. Truman. Son cousin ? Le sénateur Harry S. Truman, le futur président.[2] La pression politique pour punir Lear était intense. Mais l'Armée le soutenait. À leurs yeux, les ordres sont des ordres, et un général a toujours raison. Lear n'était pas un simple bureaucrate. Il s'était enrôlé comme soldat de 2e classe en 1898 et a gravi les échelons jusqu'à trois étoiles.[2]

Rien de tout cela n'importait au public. Le surnom « Yoo‑Hoo » a suivi Lear pendant le reste de sa carrière. Ses photos militaires officielles aux Archives nationales sont littéralement classées sous « LTG Ben 'Yoo Hoo' Lear ».[2]

La George C. Marshall Foundation considère l'incident Yoo‑Hoo comme un instantané révélateur d'un pays aux prises avec une question qui n'a toujours pas de réponse définitive : lorsqu'on enrôle des civils dans une armée, quelle part de leur identité civile peuvent-ils conserver ?[3]

Les 350 hommes du 110e régiment du service de l'intendance ont parcouru leurs 15 miles sous la chaleur de l'Arkansas, sont revenus titubants au camp et ont pris les railleries avec philosophie. La nation a crié « yoo‑hoo » en solidarité. Et Ben Lear a continué à jouer au golf.


Sources

  1. ARMY: Yoo-Hoo! — TIME Magazine, 1941
  2. Ben Lear — Wikipedia
  3. The Yoo-Hoo Incident — The George C. Marshall Foundation