La plupart des châtiments de la mythologie grecque correspondent au crime d’une manière nette et brutale. Tantale est torturé par une nourriture et une eau qu’il ne peut jamais atteindre. Ixion est attaché à une roue enflammée. Narcisse est prisonnier de son propre reflet. Et puis il y a Sisyphe, condamné à pousser éternellement un rocher en haut d’une pente pour le voir redescendre aussitôt.

On se souvient généralement du rocher, et on oublie la partie essentielle : Sisyphe n’a pas été puni pour une simple arrogance, ni même pour sa méchanceté en général. Il a été puni parce qu’il a continué à faire la seule chose que les mortels ne sont pas censés faire. Il a trompé la mort. Puis il l’a fait une deuxième fois. Et ensuite, de façon presque absurde, une troisième.[1]

Le roi qui avait toujours un tour d’avance

Sisyphe était le roi de Corinthe, et en mythologie grecque, cela en dit déjà long. On ne se souvient pas de lui comme d’un homme noble, tragique ou écrasé par le destin. On se souvient de lui comme d’un être intelligent d’une manière dangereuse et glissante. C’était un homme dont l’intelligence ne faisait pas la sagesse. Elle le rendait difficile à attraper.[1]

Les sources antiques le présentent constamment comme un manipulateur et un intrigant. Dans l’un des récits les plus célèbres, Zeus enlève Égine, la fille du dieu-fleuve Asopos. Sisyphe voit la scène et accepte de révéler ce qu’il sait, mais seulement en échange d’une source pour Corinthe. Même ici, le schéma est évident. Il ne se contente pas de savoir des choses. Il les monnaye. Il traite les secrets divins comme des jetons de négociation.[2]

Un esprit de cette nature n’accepte pas les règles fondamentales de la vie humaine. Et il n’accepte certainement pas la mort en silence.

La première évasion : ne m’enterrez pas correctement

Quand Sisyphe approcha enfin de la mort, il tendit un piège à l’avance. Il demanda à sa femme, Mérope, de ne pas accomplir les rites funéraires appropriés et de ne pas déposer son corps dans la tombe avec les honneurs habituels. Ce n’était pas de la négligence. C’était une stratégie.[1][3]

Dans la religion grecque, l’enterrement comptait. Les morts étaient censés être pleurés, ensevelis et correctement envoyés dans l’au-delà. Être laissé sans sépulture n’était pas un simple affront social. C’était un désordre, une rupture entre les mondes. Sisyphe comprit que s’il arrivait dans l’au-delà en ayant l’air d’avoir subi une injustice, il pourrait peut-être transformer la bureaucratie cosmique en voie de sortie.

Et c’est exactement ce qu’il fit. Une fois dans les enfers, il se plaignit que sa femme n’avait pas rempli son devoir. Il persuada Perséphone, reine des morts, de le laisser retourner temporairement dans le monde d’en haut afin qu’il puisse la réprimander et s’assurer que les rites appropriés soient accomplis.[3]

C’était un mensonge d’un culot remarquable. Sisyphe avait lui-même organisé l’offense qu’il prétendait dénoncer.

La deuxième évasion : il enchaîna la Mort elle-même

Mais même cela n’était pas son tour le plus scandaleux. Dans une autre version du mythe, Zeus, déjà lassé du comportement de Sisyphe, envoya Thanatos, la personnification de la mort, pour l’emporter. Sisyphe fit alors ce qu’il faisait toujours lorsqu’il se heurtait à une limite infranchissable : il la traita comme une énigme.

Il trompa Thanatos pour qu’il lui montre comment fonctionnaient les chaînes, puis il enchaîna la Mort elle-même. Soudain, plus personne ne pouvait mourir. Le monde se bloqua. Les batailles continuaient, les blessures continuaient d’être infligées, mais la mort avait été retirée du jeu. Tout le système se mit à dérailler parce qu’un seul homme avait décidé que les règles étaient faites pour les autres.[1][2]

Il fallut Arès, le dieu de la guerre, pour remarquer l’absurdité de la situation. Une guerre sans mort n’est pas une guerre du tout, seulement une blessure sans fin sans aucune conclusion. Arès intervint donc, libéra Thanatos et livra Sisyphe au sort qu’il avait retardé.[2]

C’est cette partie du mythe qui rend la punition inévitable. Sisyphe ne se contente pas de craindre la mort. Il l’humilie. Il traite la mortalité elle-même comme quelque chose qu’il pourrait négocier à son avantage.

La troisième évasion : le « bref retour » qui ne le fut pas

Puis vint l’insulte finale. Une fois que Perséphone lui eut accordé ce retour temporaire sur terre pour réprimander sa femme au sujet des rites funéraires manquants, Sisyphe resta tout simplement là. Il ne se hâta pas de régler le problème rituel avant de retourner noblement en bas. Il revint à la lumière du soleil et continua à vivre.[3]

C’est ce détail qui donne à l’histoire un air si moderne. Sisyphe ne se rebelle pas dans un grand sens philosophique. Il exploite une faille et prend la fuite. Il se comporte moins comme un héros tragique que comme un homme ayant trouvé une erreur administrative dans l’univers et bien décidé à l’exploiter jusqu’au bout.

Finalement, Hermès, le guide divin des âmes, dut aller le récupérer de force.[3] À ce stade, les dieux avaient cessé de négocier.

Pourquoi le rocher a du sens

Son châtiment est célèbre parce qu’il est visuel, mais il est en réalité structurel. Sisyphe a passé sa vie à se dérober à toute forme de finalité. On lui donna donc une tâche avec de l’effort mais sans achèvement, du mouvement mais sans arrivée, de la lutte mais sans récompense. Le rocher monte, atteint presque le sommet, puis retombe. Encore. Encore. Encore.[1][2]

C’est la réponse parfaite à son crime. Sisyphe voulait échapper à la limite fixe que tout être humain doit finir par accepter. En retour, les dieux lui donnèrent une limite qu’il ne pourrait jamais franchir, peu importe le nombre de fois où il s’en approcherait.

C’est pour cela que le mythe a duré. Il ne parle pas seulement de punition. Il parle d’un type bien précis de personne, celui qui confond l’intelligence avec l’invulnérabilité. Sisyphe est brillant, débrouillard, impossible à contenir, jusqu’au moment où l’univers décide de ne plus être impressionné.

Le rocher, en ce sens, n’est pas une torture arbitraire. C’est un verdict. Tu aimais le jeu, dit le mythe. Très bien. Voici un jeu que tu ne peux pas gagner.

Le véritable crime

Si l’on retire la poésie, la faute de Sisyphe devient étonnamment claire. Il a mis en scène son propre grief funéraire. Il a enchaîné la Mort. Il a manipulé Perséphone. Il est revenu sur terre sous de faux prétextes et a refusé de repartir. Le crime qui l’a conduit au rocher n’était pas une seule mauvaise action, mais une campagne continue contre la mortalité elle-même.[1][3]

Et c’est peut-être pour cela que son histoire frappe encore. La mythologie grecque est pleine de violence, de vanité et de cruauté divine. Mais Sisyphe touche une corde plus intime. Tout le monde veut un jour de plus. Sisyphe voulait un jour de plus, puis un autre, puis encore un autre. Il se trouvait simplement être assez malin pour continuer à y parvenir, jusqu’au moment où cela cessa de fonctionner.

Alors oui, Sisyphe pousse le rocher parce qu’il était trompeur. Parce qu’il a mis les dieux en colère. Parce qu’il agissait comme s’il était l’homme le plus intelligent de la pièce. Mais surtout, il pousse ce rocher parce qu’il a tenté de faire la seule chose pour laquelle la mythologie réserve toujours un désastre : il a traité la mort comme si elle se négociait.

Sources

1. Encyclopaedia Britannica - Sisyphus

2. Pausanias, Description of Greece - references to Sisyphus

3. Apollodorus, Library - Sisyphus myth