On peut montrer le rouge dans un arc-en-ciel. On peut montrer l’orange, le jaune, le vert, le bleu. Ces couleurs ont une adresse. Chacune correspond à une certaine plage de longueurs d’onde de la lumière.
Le violet, non.
C’est là toute l’étrangeté de l’une des couleurs les plus vives que les humains perçoivent. Le violet semble aussi réel que n’importe quelle autre couleur. Il peut dominer un tableau, une fleur, un bleu sur la peau, un coucher de soleil. Et pourtant, il n’existe aucune longueur d’onde unique de lumière qui soit « violette » comme une longueur d’onde unique peut être rouge, verte ou bleue. Le violet est ce que votre cerveau construit lorsqu’il est poussé dans un recoin inhabituel de la perception des couleurs.[1]
En ce sens, le violet ressemble moins à une destination sur le spectre visible qu’à un raccourci inventé par votre système visuel.
Les couleurs qui existent là-dehors, et celle qui existe ici-dedans
La vision humaine des couleurs commence par quelque chose de trompeusement simple. L’œil distingue la couleur selon la teinte, la saturation et la luminosité.[1] Lorsque la lumière qui entre dans votre œil n’a qu’une seule longueur d’onde, l’histoire est relativement simple. Les couleurs spectrales, celles qui se déploient dans un arc-en-ciel, peuvent être reliées directement aux longueurs d’onde de la lumière.[1]
C’est la version rassurante de la couleur. La lumière entre, la longueur d’onde va au cerveau, la couleur en ressort.
Mais la plupart des couleurs que les humains voient réellement ne sont pas si simples. Dès que plusieurs longueurs d’onde se mélangent, la perception devient bien plus étrange. Différentes combinaisons de longueurs d’onde peuvent produire exactement la même couleur perçue.[1] Autrement dit, votre cerveau ne lit pas une étiquette bien nette fournie par la nature. Il rend un jugement.
Et c’est ce jugement qui rend le violet possible.
L’arc-en-ciel ne contient pas de violet
Si l’on regarde un diagramme de chromaticité, les couleurs spectrales pures suivent le bord extérieur courbe, c’est-à-dire la trajectoire des couleurs qui peuvent être produites par des longueurs d’onde uniques de lumière.[1] Puis quelque chose d’étrange se produit. Le bord inférieur ne fait pas du tout partie du spectre. C’est ce que les physiciens appellent la « ligne des pourpres ».[1]
L’expression paraît poétique, mais c’est en réalité un aveu technique. La ligne des pourpres représente des couleurs qui ne peuvent être produites par aucune longueur d’onde unique de lumière.[1] Ce sont des couleurs pleinement vives, pleinement saturées du point de vue perceptif, mais elles ne correspondent à aucun endroit précis de l’arc-en-ciel. Pour les obtenir, il faut un mélange.
Voilà la distinction essentielle. Le violet existe comme couleur spectrale. Le pourpre, non. Le violet se trouve à l’extrémité des courtes longueurs d’onde de la lumière visible. Le pourpre, lui, apparaît lorsque le cerveau reçoit une forte entrée de rouge et une forte entrée de bleu, sans le vert qui les relierait normalement à travers le milieu du spectre.
Votre cerveau déteste les vides, alors il les comble
C’est ici que la couleur cesse d’être seulement de la physique et devient de la neuroscience.
Votre système visuel repose sur trois types de réponses des cônes, souvent simplifiés en sensibilités au rouge, au vert et au bleu. La mesure moderne des couleurs exprime ce type de perception à l’aide de systèmes tristimulus, car toute couleur pouvant être produite à partir de primaires peut être décrite par l’intensité relative de trois composantes.[1] C’est déjà un indice que la couleur n’est pas simplement une histoire d’une longueur d’onde pour une couleur. C’est un problème de comparaison.
Lorsque votre œil reçoit en même temps une forte stimulation venant de l’extrémité des grandes longueurs d’onde du spectre et de l’extrémité des courtes longueurs d’onde, mais peu ou pas de stimulation au milieu, votre cerveau se retrouve dans une position étrange. Le rouge est « activé ». Le bleu aussi. Le vert, non. Il n’existe aucune couleur spectrale unique située entre ces extrêmes qui corresponde à ce schéma, parce que le spectre traverse des zones verdâtres en allant d’une extrémité à l’autre.
Alors le cerveau fait ce que les cerveaux font le mieux. Il invente une perception cohérente.
Cette perception, c’est le violet.
Pourquoi ce n’est pas juste une petite curiosité
Il est tentant de traiter cela comme un fait amusant, le violet est imaginaire, passons à autre chose. Mais cela révèle en réalité quelque chose de profond sur la vision. La couleur n’est pas une propriété du monde de la manière simple que nous prétendons souvent. La lumière a des longueurs d’onde. Le cerveau a des interprétations. Les deux sont liés, mais ils ne sont pas identiques.
HyperPhysics le montre clairement d’une manière plus large : de nombreux mélanges différents de longueurs d’onde peuvent produire la même expérience de couleur, et même deux sources lumineuses qui paraissent également blanches peuvent être composées de mélanges de longueurs d’onde très différents.[1] Éclairez un objet qui absorbe sélectivement certaines longueurs d’onde avec ces deux lumières « blanches », et cet objet pourra sembler très différent sous l’une ou l’autre.[1]
Cela signifie que la couleur n’est jamais simplement « là ». C’est toujours une négociation entre la lumière entrante, les sensibilités spectrales de l’œil et la manière dont le cerveau condense toutes ces informations en quelque chose d’utilisable.
Le violet est simplement l’une des démonstrations les plus claires de cette négociation.
Une couleur sans longueur d’onde, et pourtant bien réelle
Qualifier le violet de couleur non spectrale peut donner l’impression qu’il est moins réel, comme s’il s’agissait d’une erreur ou d’une illusion. Mais c’est la mauvaise leçon à en tirer. Le violet n’est pas faux. Il est perceptif. Et dans la science de la vision, ce n’est pas une dévalorisation. C’est toute l’histoire.
Après tout, chaque couleur que vous expérimentez est, au bout du compte, une expérience. Le monde envoie de la lumière. Votre système nerveux transforme cette lumière en signification. Le violet révèle simplement cette mécanique plus clairement que la plupart des autres couleurs. Il vous rappelle que voir n’est pas une réception passive. C’est une construction active.
C’est pourquoi le violet semble si satisfaisant à la fois comme couleur et comme idée. Il se tient hors du spectre, mais pas hors de la perception. Il n’existe pas comme une longueur d’onde unique dans le monde, et pourtant il existe dans l’esprit, de façon vive et indéniable. L’arc-en-ciel ne peut pas vous le donner directement. Votre cerveau doit terminer le travail.[1]





