Il y a les dynasties scientifiques, et puis il y a la famille Curie, qui ressemble moins à une dynastie qu’à une réaction en chaîne parfaitement maîtrisée. D’abord, Pierre et Marie Curie ont transformé un rayonnement invisible en l’une des plus grandes découvertes de la science moderne. Puis, environ trois décennies plus tard, leur fille Irène Joliot-Curie et son mari Frédéric ont accompli quelque chose d’une élégance presque inquiétante: ils ont trouvé le moyen de produire de la radioactivité à la demande.[1]

Voilà ce qu’a été la percée. Non pas simplement trouver dans la nature des substances radioactives, comme l’avaient fait ses parents, mais créer artificiellement des isotopes radioactifs. C’était la différence entre découvrir une rivière et apprendre à ouvrir le robinet. En 1935, cette découverte valut à Irène et à Frédéric le prix Nobel de chimie, faisant d’eux le deuxième couple marié de l’histoire, après ses parents, à remporter ensemble un Nobel.[1]

L’enfant de l’âge du radium

Irène est née à Paris en 1897, dans une maison où la science n’était pas seulement une profession, mais l’air même qu’on respirait. Sa mère était Marie Curie. Son père, Pierre Curie. Son enfance fut façonnée par le génie, la discipline, le deuil et cet étrange monde nouveau que la radioactivité venait d’ouvrir. Pierre mourut alors qu’Irène était encore enfant, tué dans un accident de rue en 1906, et Marie réagit comme elle réagissait à presque tout: en travaillant, en enseignant et en avançant sans relâche.[1]

L’éducation d’Irène était peu conventionnelle, même pour une enfant surdouée. Marie aida à organiser un cercle privé de savants de haut niveau, connu sous le nom de « The Cooperative », où les enfants d’universitaires éminents étaient instruits les uns chez les autres. La science comptait, bien sûr, mais aussi la sculpture, les langues et l’indépendance d’esprit. Ce n’était pas seulement de l’école. C’était une tentative de former un esprit à la hauteur du siècle qui arrivait.[1]

La guerre, les rayons X, et un danger déjà familier

Puis la Première Guerre mondiale éclata, et Irène, encore très jeune, fut entraînée dans le versant pratique de la science. Elle suivit une formation d’infirmière radiologue et travailla aux côtés de Marie Curie avec des appareils à rayons X près du front. Elle aidait les médecins à localiser les éclats d’obus dans le corps des soldats et apprit elle-même à faire fonctionner et à réparer les machines. À cette époque, le rayonnement conservait encore une aura de miracle. Il pouvait voir à travers la chair. Il pouvait guider les chirurgiens. Il pouvait sauver des vies.[1]

Il pouvait aussi, en silence, détruire ceux qui l’utilisaient. Cet aspect-là n’était pas encore pleinement compris, ou du moins pas pleinement pris au sérieux. La famille Curie, comme beaucoup de pionniers de cette époque, travaillait avec des matériaux radioactifs bien avant l’existence des protections modernes. Le danger était dans la pièce avec eux depuis le début.[1]

La découverte qui a changé l’histoire familiale

Après la guerre, Irène reprit ses études, obtint des diplômes en mathématiques et en physique, puis commença à travailler à l’Institut du radium, le monde scientifique que ses parents avaient contribué à bâtir. En 1924, alors qu’elle approchait de la fin de son doctorat, on lui demanda de former un jeune ingénieur chimiste aux méthodes de laboratoire précises de la radiochimie. Il s’appelait Frédéric Joliot. Elle l’épouserait plus tard.[1]

Ensemble, ils se tournèrent vers le noyau de l’atome. Au début des années 1930, ils frôlèrent déjà de grandes découvertes, détectant des effets liés au positron et au neutron avant de comprendre pleinement ce qu’ils tenaient entre leurs mains. C’est l’une des petites cruautés de la science: arriver tôt ne suffit pas si l’on ne voit pas aussi clairement.[1]

Mais en 1934, ils virent assez clair. En bombardant des éléments stables avec des particules alpha, ils produisirent de nouveaux isotopes radioactifs qui n’existaient pas à l’état naturel, notamment du phosphore radioactif à partir de l’aluminium. C’était la radioactivité artificielle, aussi appelée radioactivité induite, et son importance dépassait largement le prestige. Soudain, les matériaux radioactifs pouvaient être produits plus rapidement, à moindre coût et en quantités bien plus grandes qu’auparavant. Ils devenaient ainsi beaucoup plus utiles à la recherche et à la médecine.[1]

Cela achevait aussi une sorte d’arc entre les générations. Marie et Pierre Curie avaient isolé des éléments naturellement radioactifs. Irène et Frédéric montrèrent que la radioactivité n’était pas seulement quelque chose que la nature cachait dans des substances rares. Dans les bonnes conditions, on pouvait la fabriquer.[1]

Un prix Nobel, et le prix caché dessous

Le prix Nobel de chimie de 1935 confirma ce que le monde scientifique avait déjà compris: Irène Joliot-Curie n’était pas seulement « la fille de Marie Curie ». Elle était l’une des grandes figures des sciences nucléaires de son temps.[1] Elle servit ensuite au gouvernement, contribua à soutenir la création de grandes institutions de recherche françaises et, après la Seconde Guerre mondiale, devint l’une des commissaires de la nouvelle Commission française de l’énergie atomique. En 1948, elle et Frédéric comptaient parmi les scientifiques à l’origine de Zoé, le premier réacteur nucléaire français.[1]

Mais le triomphe familial portait aussi une vieille ombre. Les années d’exposition aux radiations s’accumulaient. En 1946, une capsule scellée de polonium explosa sur sa paillasse de laboratoire, l’exposant directement.[1] Elle avait déjà passé des décennies au contact des rayons X, du polonium, du radium et des risques quotidiens de la science nucléaire naissante. Elle développa finalement une leucémie. Elle mourut à Paris en 1956, à l’âge de 58 ans, d’une maladie liée à l’exposition au polonium et aux rayons X.[1]

La symétrie est difficile à ignorer. Marie Curie mourut d’une anémie aplasique liée à une exposition prolongée aux radiations. Irène mourut d’une leucémie liée aux radiations. Dans les deux générations, la même force qui apporta la célébrité, la découverte et la consécration du Nobel exigea aussi un prix biologique. L’histoire des Curie est bien une histoire de génie, mais aussi celle d’une science nouvelle apprise de la manière la plus dure, à travers les corps autant qu’à travers les instruments.[1]

La famille ne s’est pas arrêtée là

Et puis, d’une certaine manière, l’histoire continue. Les enfants d’Irène et de Frédéric, Hélène Langevin-Joliot et Pierre Joliot, sont eux aussi devenus scientifiques.[1] Non pas des héritiers de célébrité vivant sur un nom de famille, mais de véritables chercheurs. Hélène est devenue physicienne nucléaire. Pierre est devenu biochimiste. Tous deux ont mené des carrières scientifiques marquantes, et tous deux sont toujours en vie, ce qui fait que la lignée Curie-Joliot ressemble moins à de l’histoire qu’à un courant qui traverse encore la science moderne.[1]

C’est peut-être là la partie la plus étrange de toutes. Irène Joliot-Curie est née au cœur d’une révolution scientifique, en a contribué à en créer une autre, est morte du prix caché des deux, et a tout de même laissé derrière elle une famille dans laquelle le travail s’est poursuivi. Les Curie n’ont pas seulement remporté des prix Nobel. Ils ont changé ce que la science pouvait faire, puis en ont payé le prix, génération après génération, pour s’être tenus si près de ce qu’ils cherchaient à comprendre.[1]

Sources

[1] Wikipedia: Irène Joliot-Curie