Le jeudi précédant Pâques, en 1817, une jeune femme vêtue de façon étrange arriva à Almondsbury, un village situé à treize kilomètres au nord de Bristol, avec presque rien d’autre que du savon et quelques pièces. Elle frappa aux portes, parla dans une langue que personne ne reconnaissait, se désigna du doigt et répéta le nom « Caraboo ».[1]

La princesse Caraboo était en réalité Mary Willcocks, la fille d’un cordonnier du Devon, qui persuada les habitants des environs de Bristol qu’elle était une princesse étrangère venue de « Javasu », enlevée par des pirates puis jetée sur les côtes anglaises après s’être échappée en se lançant à la mer.

Un cordonnier du village conduisit l’inconnue auprès des autorités locales, où l’affaire fut d’abord traitée comme un problème paroissial. Était-elle une mendiante, une vagabonde, une étrangère égarée, ou quelqu’un de dangereux ? On la mena chez M. Hill, présenté comme surveillant des pauvres, puis chez le greffier municipal, Samuel Worrall, dont la maison devint bientôt le centre du mystère.[1]

Les Worrall disposaient de moyens qu’Almondsbury n’avait pas. Leur majordome grec tenta de la comprendre. Des responsables à Bristol l’interrogèrent. Personne ne parvint à traduire ses paroles. La femme communiquait par gestes, traçait des signes inconnus et répétait quelques sons. L’un des mots, « nanas », fut plus tard identifié comme le mot indonésien désignant l’ananas, ce qui donna à sa prestation des airs moins absurdes : non plus un simple charabia, mais une vraie langue qui semblait rester hors de portée.[1]

Puis Manuel Eynesso, un marin portugais, apparut avec la clé qui manquait. Il affirma reconnaître sa langue et traduisit son histoire. Selon lui, elle était la princesse Caraboo de Javasu, une île lointaine. Des pirates l’avaient capturée, retenue sur leur navire, et elle s’était échappée en sautant par-dessus bord avant d’atteindre la côte près de Bristol.[1]

Le récit contenait des détails faits pour séduire son public. Les pirates représentaient encore un danger plausible à l’époque, et une princesse naufragée était le genre d’histoire que l’on avait envie d’examiner, de vérifier et de raconter à son tour. Les Worrall la recueillirent. Les journaux propagèrent l’affaire. Des visiteurs vinrent voir cette femme mystérieuse qui semblait avoir surgi du vaste monde pour arriver jusque dans le Gloucestershire.[2]

La fabrication d’une princesse

Pendant plus de deux mois, Caraboo vécut comme une véritable curiosité locale. Elle exécuta des danses décrites comme indonésiennes, pria une divinité qu’elle appelait « Allah-Talla », et posa pour un portrait réalisé par Edward Bird en 1817. Bath aurait même organisé un bal en son honneur.[1]

Son écriture donna une seconde vie à la supercherie. Worrall envoya des échantillons de son étrange alphabet à Oxford pour examen, comme si des érudits pouvaient retrouver Javasu dans la forme des lettres. Des récits ultérieurs indiquent que ces signes furent rejetés comme inventés, mais pendant un temps, ils eurent l’allure de preuves. On pouvait les plier, les poster, les étudier et y croire.[1][2]

Le dévoilement commença par une image. La tenancière d’une pension de Bristol vit dans un journal un croquis de la prétendue princesse et la reconnut comme une ancienne locataire. Caraboo était Mary Willcocks, de Witheridge, dans le Devonshire, fille d’un cordonnier, plus tard également connue sous le nom de Mary Baker.[1][3]

Après Javasu

Des résumés ultérieurs associent Mary Willcocks à des accusations comprenant notamment le vagabondage et l’usurpation d’identité, ainsi qu’à l’emprisonnement et au pardon.[3] La fascination du public dura plus longtemps que le scandale. L’histoire servit ensuite de base au film historique tragi-comique de 1994 Princess Caraboo, avec Phoebe Cates, Jim Broadbent, Wendy Hughes, Kevin Kline, John Lithgow et Stephen Rea.[4]

La vie de Mary après la mystification fut plus discrète. Elle épousa Richard Baker en 1828, eut une fille nommée Mary Ann Baker et mourut à Bristol en 1864. Son lieu de sépulture est indiqué comme étant le cimetière de Hebron Road, à Bristol.[3]

La scène la plus saisissante de l’histoire reste sans doute la première : une femme aux abords d’un village du Gloucestershire, portant du savon et des pièces de monnaie, parlant une langue qu’elle s’était inventée, tandis que des gens respectables se penchaient vers elle et tentaient d’entendre une princesse.

Sources

  1. All That’s Interesting, “The Strange Tale Of Princess Caraboo And The Outrageous Hoax She Pulled Off In 19th-Century England”
  2. Factinate, “The Mysterious Princess Caraboo”
  3. Wikipedia, “Princess Caraboo”
  4. Wikipedia, “Princess Caraboo (film)”