C’est l’un de ces faits qui paraissent inventés, parce que l’histoire est rarement aussi désordonnée sur le plan moral : Hermann Göring, l’un des hommes les plus puissants de l’Allemagne nazie, avait un frère cadet qui détestait les nazis, utilisait le nom de sa famille pour les contrarier et aurait même falsifié la signature d’Hermann pour aider des gens à fuir.[1]

Albert Göring traversait le Troisième Reich avec une forme étrange de protection. Il portait le même nom de famille que l’un des plus proches alliés d’Hitler. Il avait l’allure d’un industriel allemand aristocratique. Et, pendant un temps, cela suffit à faire hésiter les gens. Dans un régime bâti sur la peur, l’hésitation pouvait sauver des vies.

C’est ce qui rend Albert Göring si fascinant. Ce n’était pas un héros de la résistance au sens habituel, ni un conspirateur muni de bombes ou de manifestes, ni un homme debout à un pupitre pour dénoncer Hitler. C’était quelque chose de plus insaisissable et, à certains égards, de plus audacieux : un homme qui utilisa sa proximité avec le pouvoir comme camouflage contre le pouvoir lui-même.[1]

Le mauvais frère pour le Reich

Albert Günther Göring naquit en 1895. Il était le frère cadet d’Hermann Göring, qui allait ensuite diriger la Luftwaffe et devenir l’une des figures les plus tristement célèbres de la hiérarchie nazie.[1] Le contraste entre les deux frères paraît presque trop parfait, comme si l’histoire cherchait à faire passer un message. Hermann embrassait la mise en scène, le rang et l’idéologie. Albert, au contraire, était connu pour son raffinement, son cosmopolitisme et son hostilité profonde envers le nazisme.[1]

Il ne se contentait pas de garder ses distances. D’après des témoignages recueillis après la guerre, Albert exprimait ouvertement des opinions anti-nazies et intervenait à plusieurs reprises en faveur des Juifs et des dissidents politiques.[1] Ce n’était pas le comportement d’un conformiste prudent. Dans l’Allemagne nazie, même de petits actes visibles de dissidence pouvaient être dangereux. L’opposition d’Albert n’avait rien de théorique. Il agissait.

Et pourtant, son plus grand bouclier était précisément ce qui aurait dû le condamner : son nom de famille.

Un nom capable d’intimider les intimidateurs

L’une des histoires les plus frappantes liées à Albert Göring se déroule à Vienne après l’Anschluss. Les nazis avaient forcé des Juifs à récurer les rues, l’une de ces humiliations ritualisées que les régimes totalitaires affectionnent, parce qu’il ne s’agit pas seulement de travail. C’est du théâtre. Cela transforme la cruauté en leçon publique.[1]

Albert aurait vu la scène, se serait avancé et les aurait rejoints à genoux, récurant à leurs côtés.[1] Ce n’était pas simplement un geste de compassion. C’était une confrontation. L’officier SS responsable, comprenant soudain qui il était en train d’humilier, aurait préféré faire cesser toute l’opération plutôt que de risquer de déshonorer le frère d’Hermann Göring.[1]

Cet épisode résume bien l’étrange talent d’Albert. Il comprenait que le système nazi était obsédé par le statut, les visages et les chaînes de commandement. Il retourna donc ces obsessions contre lui. Les autres voyaient le nom Göring et se figeaient. Albert exploitait ce gel, cette brève hésitation, pour ouvrir un petit espace à la miséricorde.

Falsifier la signature d’un Reichsmarschall

Il y avait ensuite les signatures. Albert aurait falsifié le nom d’Hermann Göring sur des documents afin que des personnes persécutées puissent quitter le pays ou échapper à un danger immédiat.[1] Sur le papier, cela paraît presque absurdement simple. En pratique, c’était une exploitation très habile de la manière dont fonctionne réellement la tyrannie bureaucratique.

Les États totalitaires ne tournent pas à la seule rage. Ils tournent avec des tampons, des autorisations, des lettres, des sceaux et des initiales griffonnées en marge. Ils tournent grâce à des employés terrifiés qui ne veulent pas contester la mauvaise autorité. Si Albert pouvait faire apparaître le nom d’Hermann Göring là où il devait figurer, des portes entières pouvaient soudain s’ouvrir.

C’est l’une des vérités les plus sous-estimées du sauvetage dans les systèmes autoritaires. Parfois, le courage ressemble à du sabotage réalisé avec une papeterie impeccable. Toutes les vies ne sont pas sauvées par des itinéraires de fuite spectaculaires. Certaines le sont parce qu’un homme comprend que même les systèmes monstrueux restent, au fond, des systèmes, et qu’un système peut être trompé.

Aider des gens à partir, aider des gens à se cacher

Les récits du comportement d’Albert pendant la guerre décrivent un schéma, non pas un seul incident éclatant. Il aida des Juifs et d’autres personnes persécutées, intervint auprès de responsables et utilisa son accès et ses liens familiaux pour obtenir des libérations et faciliter des évasions.[1] Plus tard, les témoignages de ceux qu’il avait aidés devinrent cruciaux, car la vie d’Albert posait un problème que l’Europe d’après-guerre n’était pas particulièrement pressée de résoudre : que faire d’un homme dont le nom de famille est synonyme de mal, alors que sa conduite paraît avoir été humaine ?

Cette question comptait, car après 1945, Albert ne retrouva pas un monde prêt à le célébrer. Il fut arrêté après la guerre, sans grande surprise, car porter le nom de Göring suffisait largement à susciter les soupçons.[1] Il dut se défendre contre une culpabilité par filiation. Et cette défense ne vint ni du prestige ni de l’influence. Elle vint de témoins, de gens qui dirent en substance : non, pas ce frère-là. L’autre. Celui qui a aidé.

Il fut finalement libéré, en partie grâce à ces témoignages.[1] C’est là une ironie historique très particulière. Pendant les années nazies, le nom de son frère l’avait protégé juste assez pour lui permettre d’agir. Après la guerre, ce même nom devint un fardeau si lourd qu’il eut besoin que les sauvés parlent en faveur du sauveteur.

Pourquoi l’histoire a failli l’oublier

L’histoire d’Albert Göring n’est pas devenue célèbre comme elle aurait probablement dû l’être. Cela tient en partie au fait que le XXe siècle laisse peu de place aux anomalies morales. Nous aimons les catégories nettes. Bourreau. Victime. Résistant. Collaborateur. Albert était enfermé dans la famille d’un bourreau tout en se comportant, d’après tout ce que l’on sait, davantage comme un sauveteur.[1]

Et cela tient aussi au fait que l’Allemagne d’après-guerre n’était pas particulièrement disposée à s’attendrir sur quelqu’un nommé Göring. Albert fut rejeté à cause de son nom de famille et mourut en 1966 sans reconnaissance publique pour ce qu’il avait fait.[1] Là encore, cela semble tragiquement approprié. Il avait passé des années à exploiter un nom infâme pour aider d’autres personnes à survivre, avant de constater que le nom avait survécu à ses actes.

Il y a quelque chose de presque insupportablement triste dans cette fin. Pas seulement le fait qu’il soit mort sans honneurs, mais le fait qu’il soit mort dans l’ombre d’un frère auquel il s’était opposé moralement pendant une si grande partie de sa vie. L’histoire s’est souvenue du nom Göring. Elle s’est simplement d’abord souvenue du mauvais homme.

Le trouble moral au cœur de cette histoire

Ce qui fait qu’Albert Göring reste dans les esprits, ce n’est pas seulement qu’il ait aidé des gens. C’est la manière dont il les a aidés. Il n’a pas entièrement échappé au système. Il s’est déplacé à l’intérieur, utilisant sa vanité, sa bureaucratie et sa terreur contre lui-même. Il avait compris que les régimes maléfiques sont souvent ridicules dans leur mécanique, même lorsque leurs conséquences sont terrifiantes. Une signature falsifiée ici. Un nom célèbre là. Une humiliation publique interrompue parce qu’un officier SS comprend soudain qu’il a peut-être offensé le mauvais frère.[1]

Cela ne réhabilite pas la famille. Cela n’adoucit pas Hermann Göring. Si quoi que ce soit, cela accentue encore le contraste. Deux frères, élevés sous le même toit, ont traversé l’histoire pour aboutir sur des planètes morales opposées.

C’est pourquoi l’histoire d’Albert Göring compte. Elle rappelle que la proximité du pouvoir ne produit pas toujours l’obéissance. Parfois, elle produit la répulsion. Parfois, c’est la personne la plus proche du régime qui voit le plus clairement ce qu’il est réellement. Et parfois, dans les étroits interstices laissés par la peur et la hiérarchie, cette personne peut faire un vrai bien.

Pas assez pour arrêter la machine. Mais assez pour l’enrayer, brièvement, au point précis où une vie humaine peut encore se glisser au travers.

Sources

1. Wikipedia - Albert Göring