Après une défaite sur le champ de bataille, Frédéric le Grand n’a pas simplement blâmé la malchance. Il a donné à la Fortune un corps, un genre, et une raison de le détester : « La Fortune m’en veut ; elle est une femme, et je ne suis pas de cet avis. »

La plupart des chercheurs modernes décrivent Frédéric le Grand, roi de Prusse de 1740 à 1786, comme principalement homosexuel, bien que la nature exacte de ses relations reste incertaine. Son mariage arrangé sans enfants, ses favoris masculins, les rumeurs de cour et sa collection d’art homoérotique façonnent tous cette interprétation.

Avant que Frédéric ne devienne le roi guerrier prussien de la légende ultérieure, il était un prince davantage attiré par la musique et la philosophie que par la guerre.[1] Cette préférence comptait dans une cour construite autour de la discipline militaire, où les amitiés, les goûts et l’obéissance d’un futur souverain n’étaient jamais simplement privés.

Vers seize ans, Frédéric était lié à Peter Karl Christoph von Keith, un page au service de son père. Sa sœur Wilhelmine écrivit plus tard que Frédéric était « sur des termes plus familiers avec ce page que ce qui était approprié à sa position », bien qu’elle ait déclaré ne pas savoir « à quel point l’amitié était intime ». [2] La phrase est prudente, mais l’anxiété est évidente. Dans ce monde, l’intimité pouvait devenir un problème politique avant que quiconque ne le nomme directement.

Les preuves survivantes sont inégales parce que la vie privée de Frédéric a laissé des traces dans des lettres, des rumeurs, des plaisanteries, de l’art, des arrangements domestiques et des commentaires hostiles plutôt que dans une sorte de confession. Néanmoins, la vision académique générale est claire : la plupart des chercheurs modernes s’accordent à dire que Frédéric était principalement homosexuel.[3] La question plus précise — qui il aimait, avec qui il couchait, et à quelle fréquence — reste non résolue. Certains chercheurs ont même soutenu que ses attachements du même sexe pouvaient être en grande partie ou partiellement platoniques.[3]

Son mariage public n’a guère résolu la question. Frédéric épousa Elisabeth Christine de Brunswick‑Wolfenbüttel‑Bevern dans un mariage arrangé, n’eut aucun enfant et fut succédé par son neveu.[1] Ses courtisans favoris étaient masculins, sa collection d’art comprenait des œuvres homoérotique, et des rumeurs d’activités homosexuelles circulaient à travers l’Europe pendant sa vie.[3] En même temps, les historiens notent que les preuves définitives de relations sexuelles spécifiques, avec des hommes ou des femmes, restent limitées.[3]

La remarque sur la Fortune se situe à la lisière de ce registre, à mi-chemin entre plainte de champ de bataille et plaisanterie privée. L’image elle‑même était antérieure à Frédéric. Un dicton similaire était attribué à l’empereur Charles V, selon lequel « la fortune a quelque peu la nature d’une femme, que si l’on la courtise trop, elle s’éloigne davantage », une version conservée chez Francis Bacon et dans des recueils de citations ultérieurs.[4] Dans sa forme habituelle, la métaphore avertissait que la chance résiste à la force. Dans la version de Frédéric, la féminité de la Fortune devient la raison pour laquelle elle et le roi sont incompatibles.

Cette phrase aurait eu un autre sens parce que la carrière de Frédéric était si publique et si guerrière. Il monta sur le trône en 1740, attaqua l'Autriche, revendiqua la Silésie et remporta des éloges militaires lors des guerres de Silésie.[1] Il endura ensuite la guerre de Sept Ans, réorganisa la puissance militaire prussienne, modernisa l'administration, soutint la culture des Lumières et contribua à faire de la Prusse un État européen de premier plan.[1] Le souverain, rappelé comme un génie tactique, laissa également une trace d'intimité réservée et d'apparences soigneusement gérées.

Les admirateurs ultérieurs préféraient souvent l'uniforme. Les historiens allemands du XIXe siècle transformèrent Frédéric en un roi‑guerrier modèle, et les mouvements politiques ultérieurs l'utilisèrent comme emblème de discipline et de puissance nationale.[1] Les fragments qui subsistent sont plus difficiles à recouvrir de bronze : le mariage sans enfants, les favoris masculins, les rumeurs, la collection homoérotique, le souvenir inquiet de Wilhelmine d'un page. Puis il y a Frédéric après la défaite, tendant vers Fortune, y trouvant une femme, et expliquant pourquoi elle ne le favoriserait jamais.

Sources

  1. Frédéric le Grand, Wikipedia
  2. Frédéric le Grand, Queer Places
  3. Sexualité de Frédéric le Grand, Wikipedia
  4. "Fortune", la Nouvelle Cyclopédie des Citations Pratiques de Hoyt, Bartleby