Le 18 juillet 1945, Otto Frank apprit que Margot et Anne étaient mortes. Il avait déjà survécu à Auschwitz et était rentré à Amsterdam sans son épouse. Des survivants de Bergen-Belsen lui annoncèrent alors que ses filles étaient mortes du typhus plusieurs mois auparavant. Par la suite, Miep Gies lui remit les cahiers et les feuilles volantes qu’elle et Bep Voskuijl avaient sauvés de la cachette.[1][3]

On s’attendait largement à ce que le journal d’Anne Frank entre dans le domaine public dans certaines régions d’Europe le 1er janvier 2016, 70 ans après sa mort. En 2015, l’Anne Frank Fonds a soutenu que le travail éditorial d’Otto Frank sur le livre publié lui conférait le statut de coauteur, une affirmation susceptible de prolonger le droit d’auteur sur des éditions clés.

Les papiers reçus par Otto n’étaient pas un livre achevé. Anne avait tenu un journal original, souvent appelé la version A, puis avait commencé à le réécrire, la version B, après avoir entendu à la radio un appel invitant à conserver les journaux et documents de guerre.[2] La version A était incomplète. La version B s’arrêtait avant le 1er août 1944. Lorsque Otto prépara l’édition néerlandaise de 1947, Het Achterhuis, il compila des passages issus des deux versions.[2]

C’est cet acte de compilation qui devint, sept décennies plus tard, le cœur d’une bataille juridique. Selon la règle européenne de base en matière de droit d’auteur, la protection dure généralement jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur. Anne Frank étant morte en 1945, lecteurs, chercheurs et éditeurs s’attendaient à ce qu’au moins une partie des écrits du journal perde sa protection dans certaines régions d’Europe le 1er janvier 2016.[1][4]

La partie délicate tenait au nom associé à cette revendication. L’Anne Frank Fonds, la fondation bâloise liée aux droits du journal, considérait Otto comme plus qu’un simple éditeur de la version publiée et largement lue. Des articles de l’époque rapportaient que le Fonds soutenait que le travail d’Otto — sélectionner, combiner et donner forme aux deux versions d’Anne — faisait de lui un coauteur du livre. Comme Otto est mort en 1980, cet argument pouvait repousser la protection beaucoup plus loin dans le temps.[3]

La Maison Anne Frank d’Amsterdam répondit sans détour. Otto Frank, affirma-t-elle, n’était pas le coauteur des écrits originaux du journal d’Anne. Anne était l’unique autrice des versions A et B du journal ainsi que des nouvelles. Otto avait pris des décisions éditoriales, mais les entrées restaient les entrées du journal d’Anne, et les récits demeuraient les siens.[2][4]

Un journal, une édition, une frontière juridique

La distinction était importante, car le livre que la plupart des gens connaissent a été assemblé après la mort d’Anne. Des éditions ultérieures ont ajouté des passages qui avaient été laissés de côté. En 1986, une édition critique publiée par l’Institut d’État néerlandais pour la documentation de guerre, aujourd’hui le NIOD, inclut un matériau plus complet tiré du journal.[1][4]

Cette histoire rendait la situation juridique inégale. La Maison Anne Frank soulignait, fin 2015, que l’expiration du droit d’auteur variait d’un pays à l’autre. Aux Pays-Bas, des mesures transitoires liées à la directive européenne sur le droit d’auteur signifiaient que certaines sections, en particulier des passages publiés pour la première fois dans l’édition critique de 1986, pouvaient rester protégées plus longtemps que ne le suggérait la règle générale des 70 ans.[4]

Il n’y eut donc pas un unique coup de minuit où le journal serait simplement devenu un bien public dans toute l’Europe. Un passage pouvait être traité d’une manière dans un pays et autrement ailleurs. Un manuscrit, une édition publiée, une traduction et une édition critique ultérieure pouvaient chacun relever de revendications différentes.[4]

Le fait humain le plus étrange est que le litige reposait sur le travail d’un père qui n’avait pas écrit le journal. Otto Frank avait survécu, reçu les papiers sauvés, puis fait un livre à partir des versions laissées par sa fille. Soixante-dix ans plus tard, ce même geste de préservation devint un argument de droit d’auteur, avec les pages d’Anne toujours au centre : de fragiles feuilles d’abord ramassées sur le sol d’une cachette.[1][2][3]

Sources

  1. The Diary of a Young Girl, Wikipedia
  2. Copyright, Anne Frank House
  3. Anne Frank’s Diary Now Has Co-Author, Extended Copyright, HISTORY
  4. Statement, Anne Frank House