Lorsque les États‑Unis ont dépassé les 100 000 décès liés à la COVID‑19, les journalistes ont cherché des comparaisons suffisamment grandes pour contenir la perte. Deux fois le nombre d’Américains tués pendant la guerre du Vietnam. Plus que les pertes militaires américaines dans chaque conflit depuis la guerre de Corée. Ces comparaisons étaient une tentative de faire d’un chiffre un fait humain.[1]
Le désensibilisation psychique est le phénomène psychologique selon lequel des nombres de morts plus élevés peuvent produire des réponses émotionnelles plus faibles. Une vie identifiable peut nous toucher profondément, tandis que des centaines, des milliers ou des millions de vies peuvent se fondre dans des statistiques.
Mère Teresa a résumé le problème en une phrase : « Si je regarde la masse, je n’agirai jamais. Si je regarde l’individu, je le ferai. »[2] Paul Slovic, psychologue à l’Université de l’Oregon, a utilisé cette phrase comme titre de son article sur la désensibilisation psychique et le génocide, car elle désigne un échec qui peut apparaître chez des personnes autrement bienveillantes.[2]
Dans l’article de Slovic, l’énigme commence par une hypothèse généreuse. La plupart des gens feront de grands efforts pour sauver une victime individuelle dont le besoin apparaît clairement. La difficulté survient lorsque cette personne devient « l’une des nombreuses » au sein d’une catastrophe beaucoup plus vaste.[2] L’esprit n’ajoute pas une unité de chagrin pour chaque vie supplémentaire. Le ressenti ne s’échelonne pas comme l’arithmétique.
Slovic a décrit le défaut à BBC Future en termes simples. Notre sentiment instinctif rapide et intuitif est puissant, a‑t‑il déclaré, mais il « ne gère pas bien les nombres en magnitude ». Une vie peut sembler extrêmement importante. À mesure que les chiffres augmentent, nos sentiments n’augmentent pas dans la même proportion.[1]
Le résultat peut être plus déstabilisant que l’indifférence ordinaire. Les recherches de Slovic suggèrent qu’à mesure que la taille statistique d’une tragédie augmente, les gens peuvent se désensibiliser, et la compassion peut s’estomper ou s’effondrer plutôt que de s’étendre.[1] Un bilan de mortalité de un invite à un visage, un nom, un sauvetage. Un bilan de 400 000 demande à l’imagination d’accomplir une tâche pour laquelle elle est mal équipée.
Le problème des grands nombres
Pendant la pandémie, BBC Future a constaté des preuves de fatigue face aux informations sur le coronavirus, les gens lisant moins sur la crise, même si le nombre mondial de décès avait dépassé les 400 000 et que plus de sept millions de cas avaient été enregistrés dans 200 pays.[1] Chaque décès appartenait à une famille laissée sous le choc et en deuil. De loin, ces décès arrivaient sous forme de mises à jour, de graphiques, d’étapes clés et de chiffres arrondis.
L’article de Slovic de 2007 décrit les statistiques de morts massives comme « des êtres humains dont les larmes ont été séchées ».[4] L’expression est brutale parce qu’elle est précise. Un chiffre peut être exact et ne pas parvenir à transmettre l’information émotionnelle qui pousse les gens à agir. Il peut rendre compte de l’ampleur de la souffrance tout en effaçant la personne particulière qui a souffert.
Cette faiblesse compte au‑delà d’une seule pandémie. Slovic a lié l’engourdissement psychique à l’échec récurrent des nations et du public à répondre efficacement aux meurtres de masse et aux génocides. Chaque atrocité a sa propre politique et ses propres obstacles, écrivait‑il, mais la négligence répétée indique une limitation plus profonde de la façon dont le sentiment humain réagit à la souffrance à grande échelle.[2]
La compassion a souvent besoin d’une porte suffisamment petite pour pouvoir entrer. Une photographie, un nom, un seul enfant, une seule famille, une histoire qui peut être retenue dans l’esprit. Sans cette porte, une perte énorme peut devenir abstraite. Le décompte continue de grimper, mais le cœur a cessé de compter avec lui.
Une mort peut nous émouvoir. Dix mille morts ne nous émouvront peut‑être pas dix mille fois plus. Quelque part entre le visage et le chiffre, les larmes se dessèchent, et une vie devient une ligne dans un tableau.
Sources
- BBC Future, « Qu’est-ce qui fait que les gens cessent de se soucier ? »
- Paul Slovic, « Si je regarde la masse, je n’agirai jamais »: Engourdissement psychique et génocide
- Australian Psychological Society, « Génocide : est‑ce que plus il y a de morts, moins nous nous soucions ? »
- Judgment and Decision Making, « Engourdissement psychique et génocide » texte complet
- Goodreads, liste de citations de Mère Teresa






