Sur le plateau de Labyrinth, les mains qui réalisaient la magie de la boule de cristal étaient dissimulées. Michael Moschen se tenait derrière David Bowie, passait les bras autour de lui et exécutait la manipulation à l’aveugle, afin que la caméra donne l’impression que le personnage de Bowie contrôlait la sphère, tandis que le véritable jongleur restait hors champ.[1]
Le jonglage à la boule de cristal dans Labyrinth a été réalisé par Michael Moschen, et non par David Bowie. Moschen effectuait le travail de jonglage de contact depuis l’arrière de Bowie, et en 1990, il a été nommé MacArthur Fellow pour son originalité en tant qu’artiste de scène.
Au générique du film, Moschen reçoit la petite mention très sobre de « manipulation de boule de cristal », une formule qui minimise franchement la difficulté de la tâche. La boule semble flotter au-dessus des mains de Bowie, glisser sur ses doigts et bouger avec l’obéissance tranquille d’un animal dressé. Le truc, c’est que l’interprète visible et l’interprète qui fait réellement le travail sont deux personnes différentes.[1]
Cette discipline est généralement appelée jonglage de contact, ou manipulation de contact. Contrairement au jonglage par lancer, elle ne repose pas sur des objets qui quittent la main avant d’y revenir. La boule reste en contact avec le corps, roulant sur les paumes, les bras, les épaules ou les doigts, pendant que l’artiste dissimule l’effort derrière un mouvement fluide.[1]
Ces mouvements existaient bien avant le Roi des Gobelins. L’équilibre et le roulement d’une seule boule, ainsi que les rotations dans la paume liées à des traditions comme les boules de Baoding, se pratiquaient depuis des siècles. Des artistes de vaudeville, dont Paul Cinquevalli, y ont ajouté leurs propres variations, et en 1986, on rapportait que le jongleur américain Tony Duncan captivait le public avec un numéro construit autour d’une seule boule roulant sur son corps.[1]
L’artiste derrière les mains de Bowie
Moschen a poussé cet art vers une illusion plus froide, plus cristalline. Dans les années 1980, il a créé une performance intitulée « Light », utilisant des boules de cristal transparentes de 75 millimètres. Il pouvait faire tourner jusqu’à huit boules à la fois dans ses paumes, puis terminer en faisant rouler une seule boule transparente de façon à ce qu’elle semble flotter au-dessus de ses mains et de ses bras.[1]
Labyrinth a repris ce même langage visuel. Le personnage de Bowie devait paraître surnaturel avec désinvolture, comme si une sphère de cristal pouvait traîner entre ses doigts aussi naturellement qu’une pièce de monnaie ou une cigarette. Moschen fournissait toute la mécanique depuis un endroit qu’aucun artiste ne choisirait pour son confort : derrière la star, les bras passés autour d’elle, sans la ligne de vue habituelle sur ses propres mains.[1]
Une illusion de jonglage de contact dépend de petites corrections que le public n’est pas censé remarquer. Une boule qui paraît immobile est en réalité constamment maîtrisée. Un roulement qui semble sans friction est une suite de contacts, d’angles et de synchronisation. Placez le jongleur derrière un autre corps, et la tâche devient plus étrange qu’un effet spécial de cinéma. C’est de l’art scénique exécuté à travers des bras empruntés.
Après la boule de cristal
En 1990, quatre ans après Labyrinth, Moschen est devenu MacArthur Fellow, une distinction souvent surnommée « Genius Grant ». Le MacArthur Fellows Program récompense des personnes issues de nombreux domaines qui ont fait preuve d’une « originalité et d’un engagement extraordinaires » dans des activités créatives, ainsi que d’une forte capacité à travailler de manière autonome.[2] L’article sur le jonglage de contact note que Moschen avait reçu les éloges de la communauté internationale du cirque pour ses techniques innovantes avant d’obtenir cette bourse.[1]
Cette même année, l’art devenait aussi plus facile à nommer et à transmettre. John P. Miller, plus tard mieux connu sous le nom de plume James Ernest, a écrit et publié la première édition de Contact Juggling à l’été 1990. Le livre présentait les techniques de base de la manipulation de contact et des méthodes pour les apprendre, et sa première édition ne comptait que 100 exemplaires photocopiés et agrafés.[1]
Ainsi, la célèbre image de Labyrinth porte en elle bien plus qu’une simple anecdote de cinéma. Elle renferme un ancien savoir-faire manuel, un héritage du vaudeville, une expérimentation scénique des années 1980 et une disposition de tournage particulièrement inconfortable. À l’écran, le cristal appartient à Bowie. Juste hors du cadre, il appartient à Moschen, qui fait dériver le verre à travers les mains de quelqu’un d’autre.






